Chapter 4
La place pour les suivants
Le samedi suivant, Samira posa deux cartons sur la table du local et regarda Mathis sans sourire.
— Tu as vu ce qu’Antoine a fait ?
Elle lui tendit une feuille jaune.
DEVIENS LE PROCHAIN CHAMPION DE NEMOURS !
DE 22-17 CONTRE TOURNUS À L’HONNEUR : UNE HISTOIRE QUI CONTINUE
En bas : Accueil de tous les nouveaux samedi.
Mathis sentit sa nuque chauffer.
— Il a distribué ça où ?
— Devant son magasin, à des connaissances, et sûrement à des gens qui n’avaient rien demandé. Il m’a dit que tu voulais « faire venir du monde ».
Inès prit le tract.
— « Le prochain champion », répéta-t-elle. C’est pratique : ça ne veut rien dire, donc on peut le promettre à tout le monde.
— Ce n’est pas moi qui ai écrit ça.
— Non, dit Samira. Mais tu lui as parlé comme si le club pouvait accueillir sans compter.
Depuis la Coupe du monde, les demandes augmentaient. Christophe Freland, cité comme président du club cet automne-là, avait déclaré que les effectifs de jeunes avaient triplé. La phrase circulait partout. Elle ne donnait ni chiffres précis ni détail par âge. Mais, dehors, elle était devenue des parents avec des enfants et des sacs de sport.
Une femme entra avec son fils. Elle posa le tract sur la table.
— On m’a dit qu’il pouvait commencer aujourd’hui.
Samira s’approcha.
— Nous devons d’abord vérifier les groupes et les adultes disponibles. Je préfère être claire : nous ne pouvons pas garantir une place immédiate à tout le monde.
Le garçon baissa les yeux vers ses chaussures.
— Mais c’est écrit, dit sa mère.
Mathis reconnut ce ton. Ce n’était pas de la colère, mais une confiance donnée trop vite.
— Le tract est mal fait, dit-il. Il promet quelque chose que le club doit vérifier avant.
Samira prit une fiche d’inscription et demanda leurs coordonnées.
Quand la famille fut partie, elle posa le tract au centre de la table.
— On a un panneau à finir. Il ne peut pas raconter une jolie histoire d’un côté et cacher une liste d’attente de l’autre.
Inès ouvrit son classeur bleu.
— Le classement qu’on avait fait pour le match ne suffit plus.
— Comment ça ?
— Il nous aidait à ne pas inventer la suite du 22-17. Maintenant, il doit aussi empêcher que l’histoire du club devienne une promesse commerciale. Ce ne sont plus seulement tes souvenirs qui sont en jeu. Il y a les décisions des familles.
— Et les gens doivent comprendre en deux minutes, ajouta Samira, debout près d’une porte, avec un enfant qui tire sur leur manche.
— Donc pas une dissertation, dit Inès.
Antoine arriva peu après, les mains dans les poches.
— Alors ? Ça marche, mon idée ?
Personne ne répondit. Il vit le tract.
— Quoi ? C’est vivant. Vous vouliez un panneau qui attire.
— Tu as promis l’accueil de tous les nouveaux, dit Samira.
— C’est une façon de parler.
— Pas pour une mère qui a amené son fils ce matin.
Antoine regarda Mathis.
— Tu ne préfères quand même pas les faire fuir avec vos phrases prudentes.
Mathis prit le papier. Le titre lui plaisait encore un peu : Nemours en gros, champion, Tournus, l’Honneur des seniors. Tout ce qu’il avait voulu croire tenait dans cette phrase.
— Le 22-17, c’est vrai, dit-il.
— Voilà.
— Mais nous ne savons pas comment le match s’est déroulé ni ce qu’est devenue l’équipe après. Et l’Honneur, c’est la montée des seniors en 2007. Pas la suite de notre groupe.
Antoine eut un rire bref.
— Tu ne vas pas t’excuser d’avoir gagné un match.
— Non. Je vais m’excuser d’avoir laissé croire qu’on pouvait raconter n’importe quoi pour remplir une salle.
Il déchira le tract.
— Tu es sérieux ? demanda Antoine.
— Oui.
— Tu voulais qu’on compte autant que les autres clubs.
— Je le veux toujours. Mais pas en faisant croire qu’on est seuls sur la carte ou qu’on peut encadrer plus de monde que nous ne le pouvons.
Antoine resta silencieux, puis ramassa les morceaux.
— J’en ai encore une pile dans mon sac.
— Alors aide-moi à les récupérer. Et appelle les gens à qui tu les as donnés, si tu peux.
— Tu me demandes de passer pour un idiot.
— Non. Je te demande de faire ce que je n’ai pas fait assez tôt.
Antoine hocha la tête.
Inès prit un grand carton blanc. Samira arrêta son poignet.
— D’abord la partie utile : comment s’inscrire, à qui parler, et ce qu’on vérifie avant de confirmer une place.
— L’histoire en dessous, dit Inès.
Elles discutèrent encore sur la taille des caractères. Inès voulait indiquer l’origine de chaque information. Samira disait que personne ne lirait des références entières près de l’entrée.
Mathis poussa une feuille vers elles.
— Deux niveaux. Sur le panneau, des phrases courtes. Dans le classeur, les coupures et les notes. Ceux qui veulent vérifier peuvent le consulter.
Samira réfléchit.
— Ça, je peux m’en servir.
Sous les informations d’accueil, elles écrivirent :
US Nemours-Saint-Pierre : un club ancré à Saint-Pierre-lès-Nemours, près de Nemours, dans le sud de la Seine-et-Marne.
Puis :
Le club appartient à un réseau de rugby plus large, en Seine-et-Marne et en Île-de-France.
Mathis voulut ajouter tous les clubs voisins.
— Pas ici, dit Samira. La carte est dans le classeur. Les familles doivent comprendre qu’on ne joue pas seulement entre deux communes, pas lire toute la carte du département.
Plus bas, Inès écrivit :
Juniors Danet, saison 2004-2005 : victoire attestée contre Tournus, 22-17, en seizièmes de finale. L’équipe jouait à douze.
Un garçon, près de sa mère, lut la phrase.
— Pourquoi douze ?
Inès se pencha vers lui.
— Nous savons que cette équipe jouait à douze. Nous ne savons pas, dans les documents trouvés, pourquoi ce format avait été choisi cette saison-là.
— C’est moins que quinze ?
— Oui. Avec moins de joueurs sur un terrain, il y a plus d’espace à couvrir. Il faut davantage se parler et regarder large.
— Ça doit fatiguer.
— Souvent, dit Mathis.
Inès ajouta : Détails du match et suite du parcours : à rechercher.
Mathis prit une feuille séparée.
Témoignage de Mathis Delorme : souvenir personnel, noté en 2007.
— Je peux dire que le terrain me semblait immense.
— Oui, dit Inès. C’est ton souvenir, pas celui de douze personnes d’un coup.
À midi, Antoine revint sans ses tracts. Il avait laissé des messages, récupéré quelques feuilles et expliqué à deux familles que l’inscription restait à confirmer.
— Une dame m’a raccroché au nez.
— C’est désagréable, dit Samira. Mais elle a reçu une réponse honnête.
Antoine regarda le panneau.
— C’est moins spectaculaire.
— C’est plus difficile à contester, dit Mathis.
— Et ça dit quand même qu’on existe.
Les familles continuaient d’arriver. Samira prenait les noms et expliquait l’attente. Inès indiquait le classeur. Mathis aidait les enfants à remplir une ligne ou à retrouver un parent.
Le panneau ne créait ni éducateur, ni terrain libre, ni place dans un véhicule. Il n’effaçait pas les limites du club. Mais il empêchait de les cacher derrière des mots trop grands.
Avant de partir, Mathis posa des feuilles vierges près du classeur.
— Pour les témoignages.
Il écrivit : nom, date, saison, souvenir, source éventuelle, incertitudes.
— Comme ça, quelqu’un pourra parler sans prétendre tout savoir.
— Tu deviens pénible, dit Antoine.
— Je deviens utile.
Dehors, le terrain s’étendait sous une lumière grise. Mathis pensa à l’espace qu’il fallait couvrir à douze, aux appels lancés trop tard, aux places qu’on ne pouvait pas promettre. Il ne se sentit ni héros ni héritier d’une légende.
Il se sentit à sa place : assez près pour transmettre, assez prudent pour laisser de la place aux suivants.
