Chapter 3
Les routes et la montée
Les saisons passèrent, et la troisième colonne resta dans le classeur bleu.
Inès y ajoutait parfois une date ou un nom à recontacter. Mathis gardait la photocopie du 22-17 dans son portefeuille, entre sa carte de transport et des reçus. Quand on lui demandait ce que les juniors étaient devenus après les seizièmes de finale, il répondait :
— Je ne sais pas.
La réponse lui plaisait rarement, mais elle valait mieux qu’une histoire arrangée.
À l’automne 2007, Mathis n’était plus junior. Il passait pourtant souvent au local de l’US Nemours-Saint-Pierre, à Saint-Pierre-lès-Nemours. Il portait des sacs, rangeait des feuilles, appelait des gens quand Samira le demandait. Il ignorait encore ce qu’il ferait après ses études. Au club, au moins, son utilité ne dépendait pas d’un match.
Un mercredi soir, Samira entra avec une pile de papiers.
— Mathis, tu as cinq minutes ?
— Ça dépend. C’est pour quoi ?
— Pour éviter que samedi tourne au cirque.
Elle étala une liste de jeunes, des numéros et deux horaires rayés.
— Le rendez-vous a changé, le lieu aussi. Il faut prévenir les familles avant demain soir.
— Pourquoi ?
— Parce que ça arrive. Ce qui compte, c’est de savoir qui l’a appris.
Elle désigna deux noms.
— Antoine devait appeler ces familles. Il est en apprentissage et ne répond pas. Tu commences par là.
Mathis prit le combiné.
— Je vais l’appeler.
— Appelle avant de me dire que tu vas le faire.
Il essaya trois fois, puis laissa un message. Samira reprit la liste.
— Ensuite, on vérifie les présences, les adultes disponibles et les places. Si une famille arrive à l’ancien rendez-vous, on perd un jeune avant le départ.
— On peut leur dire demain.
— Trop tard pour ceux qui ne passent pas ici demain.
Inès arriva avec son sac de coupures et de feuilles annotées.
— Qu’est-ce qui manque ?
— Des gens joignables, répondit Samira. Et une heure de plus.
Inès prit une fiche.
— Ces numéros sont ceux des parents ?
— Oui. Enfin, normalement.
— « Normalement », ce n’est pas une information.
Samira lui tendit un stylo.
— Cherche dans les inscriptions. Il y a peut-être un autre contact.
Mathis rappela le premier numéro. Après trois sonneries, une femme décrocha.
— Bonsoir, madame. Je vous appelle de l’US Nemours-Saint-Pierre. Il y a un changement pour samedi.
Un silence suivit.
— Mon fils devait arriver seul demain matin, à l’ancien horaire.
Mathis serra le combiné.
— Je suis désolé. Le rendez-vous est déplacé. Je vous donne le nouvel horaire, et je vous rappelle si cela change encore.
Il nota ses mots, puis cocha : contact établi.
Samira regarda par-dessus son épaule.
— Pas « prévenu » avant d’avoir donné toutes les informations.
— Je sais.
— Une case cochée trop vite ne ramène personne au bon endroit.
Le second numéro ne répondait pas. Inès trouva une fiche plus ancienne.
— Il y a un numéro de travail. Il date de l’an dernier.
La mère du second garçon décrocha. Elle avait changé de numéro sans prévenir le club. Après avoir écouté le nouvel horaire, elle demanda :
— Mon fils aura bien une place ?
Samira prit le combiné.
— Nous vérifions les présences ce soir. Je vous rappelle avant vingt heures. Je préfère vous répondre clairement plutôt que promettre au hasard.
Quand elle raccrocha, elle posa les mains sur la table.
— Maintenant, on compte.
Ils comptèrent les jeunes, les adultes et les places. Un adulte venait de se désister. La place d’un garçon restait incertaine.
— On ne peut pas demander à quelqu’un ? dit Mathis.
— On peut demander. Mais il faut quelqu’un de disponible toute la journée, pas un miracle dix minutes avant le départ.
Ses appels lui parurent soudain moins importants. Prévenir une famille ne suffisait pas. Il fallait pouvoir tenir ce qui avait été annoncé.
Inès referma une fiche.
— C’est là qu’on voit la différence entre les niveaux.
Samira leva les yeux.
— Si tu me fais un cours maintenant, je mords.
— Pas un cours. Le cadre fédéral existe, le comité d’Île-de-France organise les compétitions régionales, le comité départemental aide au développement et à la formation. Mais samedi, si un numéro est faux ou qu’un adulte manque, c’est le club qui trouve la solution.
— Voilà, dit Samira. Écris-le comme ça. Sans donner l’impression qu’une institution va descendre du ciel avec des remplaçants.
Elle trouva une bénévole disponible. À vingt heures moins dix, les deux familles avaient été rappelées et la place confirmée.
— C’est souvent comme ça ? demanda Mathis.
— Pas tous les mercredis. Heureusement. Mais assez pour que les gens qui disent « il n’y a qu’à » me fatiguent.
Le samedi, rien de spectaculaire ne se produisit. Mathis arriva tôt, vérifia les noms, répéta l’horaire à deux parents et attendit le groupe. Il ne se sentit pas héroïque. Il se sentit utile. La différence comptait.
Les compétitions ne s’arrêtaient pas à Nemours ou Saint-Pierre-lès-Nemours. Coulommiers, Lagny, Othis, Gretz-Tournan, Val d’Europe, Meaux et Rugby Sud 77 figuraient aussi sur la carte de la Seine-et-Marne, ouverte sur un cadre francilien plus vaste. Derrière chaque nom, Mathis voyait désormais des horaires, des familles, des bénévoles et des solutions.
Quelques jours plus tard, une coupure circula au local. Elle confirmait que les seniors de Nemours-Saint-Pierre avaient obtenu l’accession à l’Honneur après dix-huit victoires en dix-huit matchs, durant la saison 2006-2007.
Mathis relut la phrase. Depuis qu’il avait quitté les juniors, cette réussite le touchait plus qu’il ne voulait l’admettre. Il n’avait plus de score récent, plus de groupe dont il connaissait les voix. La montée des seniors lui donnait envie de croire qu’il appartenait encore à une histoire qui avançait.
— Il faut mettre ça dans le dossier. Il faut montrer qu’on monte.
— Oui, dit Inès. Mais il faut dire qui est monté.
— Le club.
— Les seniors, cette saison-là. C’est leur résultat.
— Nous aussi, on était là avant.
— Toi, tu étais là avant. Ton équipe a sa place dans le dossier. Mais vous n’avez pas gagné leurs dix-huit matchs.
Il pensa au mercredi, aux appels, à la bénévole trouvée au dernier moment. Ni lui ni son ancien groupe n’étaient la cause cachée de cette montée. Pourtant, il craignait que leur passage disparaisse entre deux articles.
Inès ouvrit le classeur bleu.
— Il y a aussi le titre de 2006.
— Champion de première série d’Île-de-France.
— Une compilation historique l’attribue au club. Nous n’avons pas retrouvé d’archive officielle. Il faut le dire.
Samira, qui cherchait des enveloppes, lança :
— Faites court. Les gens lisent debout.
Inès écrivit :
En 2004, Nemours-Saint-Pierre jouait en première série avec l’ambition de monter. Une compilation historique attribue au club un titre régional de première série en 2006, à confirmer. En 2007, la presse confirme dix-huit victoires et l’accession à l’Honneur.
— C’est moins glorieux que ce que j’aurais écrit, dit Mathis.
— C’est plus solide.
Samira posa une autre coupure près d’eux. À l’automne 2007, Christophe Freland, cité comme président du club, indiquait que les transports étaient sa première dépense : 25 000 euros prévus sur un budget global de 80 000, avec une hausse annoncée de 15 %.
— Ces chiffres concernent le club entier, précisa Inès. On ne peut pas en tirer le coût d’un trajet précis.
— Mais on comprend pourquoi un changement de dernière minute retourne le local, répondit Samira.
Inès nota aussi qu’en 2007, le président du comité départemental parlait de trente à quarante éducateurs formés chaque année. Mathis pensa aux adultes qui apprenaient aux jeunes à courir, passer, se relever — et qui vérifiaient qu’ils arriveraient au rendez-vous.
Il prit le stylo.
Le club était fait pour monter, écrivit-il.
Puis il raya la phrase.
À la place :
La progression des seniors a élargi l’horizon du club. Elle n’était pas le palmarès des anciens juniors, mais elle montrait qu’une suite restait possible, si chacun trouvait sa place.
Samira lut par-dessus son épaule.
— Pas mal. Maintenant, trouve une place aux enveloppes.
