Chapter 2
Vingt-deux à dix-sept
Le nom de l’adversaire était écrit au bas d’une feuille froissée, coincée sous un calendrier.
— Tournus, lut Antoine. Ça te dit quelque chose ?
Mathis prit la feuille. Une date, le mot « seizièmes », et presque rien d’autre.
— Ça nous dira quelque chose dimanche.
Antoine leva les yeux.
— Très rassurant.
Inès rangeait des papiers dans sa chemise cartonnée.
— Vous jouez dans une compétition. Les équipes ne viennent pas forcément du coin.
— Merci, Inès. On craignait que Tournus soit derrière la boulangerie.
Mathis glissa la feuille dans son sac. Depuis qu’il avait regardé la carte du département, les noms de villes lui restaient en tête. Ce n’étaient plus des points lointains. Ils pouvaient devenir des équipes, des trajets, des gens qui voulaient gagner autant qu’eux.
Les entraînements continuèrent tandis que la nuit tombait plus tôt. L’herbe gardait l’humidité du matin. À la fin des séances, les mains étaient froides, les chaussures lourdes, et chacun voulait rentrer sans l’avouer.
Les juniors Danet jouaient à douze. Mathis ignorait pourquoi cette formule avait été choisie. Il savait seulement ce qu’elle changeait : il y avait plus de terrain à surveiller.
À douze, un silence pouvait ouvrir un couloir.
Antoine courait souvent avant d’avoir décidé où aller. Un soir, il prit le ballon, partit sur quelques mètres, changea brusquement de direction et glissa.
Il resta au sol, le ballon serré contre lui.
— Si j’avais marqué, dit-il en se relevant, tout le monde aurait oublié la chute.
— Personne n’aurait oublié.
— Vous manquez d’imagination.
Mathis lui reprit le ballon.
— Tu as vu ce qui s’est passé derrière toi ?
— Je regardais devant.
— Justement.
Antoine grimaça.
— Tu vas me faire un discours ?
— Non. Je vais te demander de parler.
— Je parle très bien.
— Pas quand tu cours.
Antoine s’approcha, amusé mais agacé.
— Et toi, tu fais quoi ?
Mathis désigna la largeur du terrain.
— Je regarde là où personne ne regarde.
Antoine suivit son geste, puis souffla.
— D’accord. Mais si je crie, tu cours aussi.
— Évidemment.
Le dimanche du match, des années plus tard, Mathis ne garderait pas l’ordre exact des choses. Il ne saurait plus qui avait parlé le premier ni quel temps il faisait. Il se souviendrait surtout du froid dans les doigts, de la boue sous les crampons, des souffles courts, et de cette impression que le terrain s’était agrandi pendant la nuit.
Ce matin-là, pourtant, il n’y avait que le match.
Ils se retrouvèrent à douze près de la ligne. Antoine parlait trop vite. C’était sa façon de ne pas montrer qu’il avait peur.
— On fait simple, dit Mathis.
— Toi, tu fais simple. Moi, je fais spectaculaire.
— Alors fais spectaculaire en restant avec nous.
Antoine eut un sourire bref.
— Marché conclu.
Le coup d’envoi effaça le reste.
Très vite, le ballon passa de mains en mains, toujours vers l’arrière. Lorsqu’il partit vers l’avant, le sifflet coupa l’élan de tous. Mathis sentit la colère monter, puis disparaître : il fallait se replacer.
Une touche interrompit le jeu près du bord du terrain. Plus tard, une mêlée rassembla les joueurs dans un effort compact dont Mathis ne voyait presque rien. Il attendait derrière, les genoux pliés, attentif au moment où le ballon sortirait.
Il ne pensait pas aux mots qui serviraient à raconter le rugby. Il pensait à respirer, à garder ses jambes prêtes, à ne pas laisser un adversaire partir seul.
Tournus avançait vite dès qu’un espace apparaissait. Une fois, Mathis vit la défense se resserrer autour du ballon. À l’extérieur, un joueur adverse avait de la place.
— Large ! cria-t-il.
Sa voix se perdit dans les autres. Puis Antoine répondit, plus loin.
— Je l’ai !
Mathis le vit se déplacer. Antoine ne chercha pas le ballon. Il ferma le passage. L’adversaire ralentit et revint vers l’intérieur. Les autres purent se replacer.
Le choc suivant fit tomber Mathis sur le côté. Il se releva avec de la terre sur les mains et le goût froid de l’air dans la gorge.
Antoine passa près de lui.
— Tu vois ? Je peux réfléchir.
— Ne t’épuise pas.
— Je fais un effort énorme.
Le match continua. Il y eut des ballons perdus, des courses trop longues, des appels entendus trop tard. Mais il y eut aussi des moments où chacun semblait savoir où aller sans qu’on le répète.
Dans un regroupement, Mathis sentit le ballon lui échapper presque sous les pieds. Des mains cherchèrent à le protéger, des épaules poussèrent, quelqu’un cria son prénom.
Plus tard, il vit un ballon franchir la ligne et être aplati dans l’en-but adverse. Pendant une seconde, tout s’arrêta dans sa tête : les cris, les bras levés, Antoine qui arrivait en courant, le souffle qui brûlait.
Puis le jeu reprit.
La fin fut plus confuse. Les jambes devenaient lourdes, les maillots collaient au dos. Mathis ne savait plus depuis combien de temps ils jouaient. Il savait seulement qu’il fallait couvrir l’espace, parler, repartir.
Quand le coup de sifflet final retentit, il resta debout sans bouger.
Antoine s’assit dans l’herbe, les coudes sur les genoux.
— On les a eus.
Mathis regarda les autres, certains pliés en deux, d’autres déjà en train de se donner des tapes dans le dos.
— Oui.
— Comment ?
Mathis pensa aux appels, aux courses, à la défense refermée au bon moment. Il pensa aussi aux maladresses et aux occasions ratées.
— Ensemble, finit-il par dire.
Antoine eut un petit rire.
— C’est une réponse de vieux.
— C’est une réponse de gagnant.
Quelques jours plus tard, Inès posa une photocopie sur la table du local.
— Tu as trouvé quelque chose ? demanda Mathis.
Elle hocha la tête.
— Une source qui mentionne le résultat.
Antoine se pencha au-dessus de son épaule. Inès lut lentement, sans rien ajouter à la ligne imprimée :
— Les juniors Danet de Nemours ont battu Tournus, vingt-deux à dix-sept, en seizièmes de finale.
Mathis sentit la joie revenir, plus nette que la fatigue.
— Voilà. On l’a fait.
— Oui, répondit Inès. Ça, on peut l’écrire.
— Et qui a marqué ? Le ballon dans l’en-but, à la fin… Antoine qui ferme l’extérieur… On peut raconter ça.
Inès posa un doigt sur la photocopie.
— Pas comme un compte rendu certain. Le document ne donne ni le détail des points, ni le lieu de la rencontre, ni la suite du parcours.
— C’est tout ?
— C’est déjà important.
— C’est une ligne.
— Une ligne qui prouve que votre équipe a existé, qu’elle jouait à douze et qu’elle a gagné ce match-là.
Mathis baissa les yeux. Il aurait voulu que la feuille contienne le bruit des crampons, les voix, le froid, la fatigue d’Antoine dans l’herbe. À côté de cela, vingt-deux à dix-sept paraissait sec.
— Si on s’arrête là, on efface les joueurs.
Inès prit un crayon et traça trois colonnes sur une feuille blanche.
Dans la première, elle écrivit : Attesté.
Dans la deuxième : Souvenir de Mathis.
Dans la troisième : À rechercher.
— La troisième va prendre toute la page, dit Mathis.
— Peut-être. Mais elle ne mentira pas.
Il prit le crayon. Dans la première colonne, il écrivit :
Juniors Danet de Nemours-Saint-Pierre, à XII. Victoire contre Tournus, 22-17, en seizièmes de finale, saison 2004-2005.
Dans la troisième, Inès ajouta :
Détail du score, lieu, liste des joueurs, encadrement et suite du parcours : non établis.
Mathis resta devant la colonne du milieu.
— Je peux écrire quoi ?
— Ce que tu as vécu. Pas ce que tu prétends prouver pour tout le monde.
Il pensa au terrain trop vaste. À Antoine, qui avait cessé de courir seul. À une voix entendue au bon moment, avant qu’un trou ne s’ouvre.
Il écrivit :
Je me souviens qu’à douze, il fallait parler. Quand on parlait, le terrain paraissait moins grand.
Inès lut la phrase sans la corriger.
— Ça, dit-elle, personne ne peut te l’enlever.
Sur la photocopie, le score restait seul : 22-17.
Cette fois, Mathis ne le trouva pas pauvre.
C’était une certitude. Autour d’elle, il restait de la place pour les souvenirs et les questions.
