Douze sur le terrain
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Chapter 1

Le nom sur la carte

À l’automne 2004, Mathis avait déjà compris qu’un ballon pouvait voyager plus vite qu’une réputation.

Il attendait Antoine près de la grille, son sac entre les pieds. La pluie de la veille avait laissé l’herbe lourde et sombre. Le terrain de Saint-Pierre-lès-Nemours paraissait immense quand il était vide. Dans quelques minutes, les juniors Danet viendraient y courir à douze.

Antoine arriva, essoufflé, les cheveux humides.

— J’ai croisé des gars de Meaux. Ils ont demandé si, chez nous, on jouait au rugby ou si on faisait juste semblant le dimanche.

Mathis attrapa son sac.

— Et tu leur as répondu quoi ?

— Qu’on avait au moins un terrain. C’est mieux que de parler dans la rue.

Mathis aurait voulu une réponse plus solide. Pas une insulte : un fait qui prouve que Nemours-Saint-Pierre comptait. Mais il ne connaissait que les sacs près des lignes, les parents qui attendaient, les crampons qui séchaient mal et les adultes présents avant les joueurs. Ce n’étaient pas des preuves pour des garçons de Meaux.

Inès arriva avec une chemise cartonnée sous le bras.

— Vous bloquez l’entrée.

— On accueille les visiteurs, répondit Antoine.

— Alors vous les accueillez mal.

Elle ne venait pas pour l’entraînement. Un adulte lui avait demandé de trier des papiers au local : convocations, coordonnées, feuilles de présence et enveloppes à préparer avant la levée du courrier. Mathis trouvait cela étrange. Inès ne jouait pas et disait que les mêlées lui donnaient l’impression que tout le monde cherchait quelque chose sous les autres.

Mais elle lisait les petites lignes.

Dans le local, des feuilles formaient une pile instable sur la table. Une enveloppe ouverte dépassait d’un calendrier.

— Il faut séparer ce qui appartient au club de ce qui doit repartir ailleurs, dit Inès. Sinon les mauvais papiers partiront aux mauvaises personnes.

Antoine prit une feuille.

— Facile. Tout ce qui parle de rugby, on garde.

— Voilà pourquoi on t’a donné un ballon plutôt qu’un bureau.

Elle lui reprit le papier. En haut, le nom Rugby Sud 77 était imprimé en gros.

— Ce n’est pas Nemours-Saint-Pierre.

— C’est du rugby du sud du département, protesta Antoine.

— Oui. Et ce n’est toujours pas le même club.

Dans l’enveloppe ouverte, Mathis vit des fiches de contact et une note destinée à une autre association. Si elle restait là, quelqu’un attendrait une réponse qui ne viendrait pas.

Un adulte passa la tête par la porte.

— Les garçons, dans cinq minutes. Inès, les enveloppes doivent être prêtes avant midi.

— C’est bon.

Mathis allait sortir quand Inès posa la feuille Rugby Sud 77 devant lui.

— Tu sais où ça doit aller ?

— Pas ici.

— Ce n’est pas une adresse.

Il haussa les épaules. Antoine sourit, content de le voir coincé à son tour.

Inès sortit une carte commencée la veille. Des routes y étaient tracées au crayon, avec des noms, des points et des flèches.

— J’essaie de faire une carte utile. Elle doit aider à ne pas confondre les clubs, les contacts et les déplacements.

Elle posa son doigt sur le sud de la Seine-et-Marne.

— Ici, Nemours-Saint-Pierre. Là, Rugby Sud 77. Plus loin, Meaux, Coulommiers, Lagny, Othis, Gretz-Tournan, Val d’Europe.

Antoine se pencha.

— On joue contre tous ?

— Pas forcément. Les compétitions ne suivent pas seulement les limites du département. Elles vont aussi dans un cadre francilien plus large.

Mathis regarda les routes. Jusqu’ici, le rugby lui semblait simple : leur équipe, celle d’en face, puis le retour à la maison. La carte montrait des clubs, des communes, des trajets et des erreurs possibles.

Inès prit l’enveloppe.

— Cette adresse est incomplète. Il faut retrouver la fiche qui va avec avant que ça parte.

— On peut la laisser là, dit Mathis. Ce n’est pas notre problème.

— Si elle reste là, quelqu’un croira que c’est votre courrier. Et si quelqu’un cherche ces papiers, il recommencera à dire que Nemours-Saint-Pierre et Rugby Sud 77, c’est pareil.

Mathis se figea.

Dans la pile, il trouva une autre feuille avec les mêmes initiales et une adresse complète.

— C’est celle-là. Le nom est le même. Et ce n’est pas le nôtre.

Inès glissa les documents dans une enveloppe propre et écrivit l’adresse. Mathis la regarda faire, contrarié de comprendre que son club pouvait être effacé par une simple confusion de papiers.

— Mets « Nemours » en plus gros sur ta carte, dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens connaissent Nemours.

— Le club s’appelle Nemours-Saint-Pierre.

— Et il est où, exactement ?

Inès leva les yeux.

— Ancré à Saint-Pierre-lès-Nemours. Nemours est le repère que beaucoup utilisent. Les deux communes sont voisines, mais elles ne sont pas la même commune.

Mathis le savait. Pourtant, entendre cette distinction lui donnait l’impression qu’on déplaçait son club sur une étagère.

Au mur, une coupure ancienne était retenue par une punaise. Inès la désigna.

— Celle-ci aussi servira, mais avec prudence.

Le texte disait que le projet de rugby local était né en 1962. Il évoquait le docteur Ameslon, l’affiliation à la Fédération française de rugby en 1963 et l’intégration à l’Union Sportive de Nemours. Il mentionnait les Vignes, aux Montaviots, comme premier terrain.

— Donc on n’est pas sortis de terre hier, dit Antoine.

— Non. Mais cette coupure donne des repères. Elle ne raconte pas tout.

Mathis lut les mots sur l’école de rugby et les jeunes scolaires invités à venir essayer. D’autres avaient commencé avant eux, avec les mêmes sacs et la même envie d’être pris au sérieux.

Antoine posa une seconde coupure sur la table.

— Ça, au moins, c’est actuel.

Elle parlait de l’équipe senior de Nemours-Saint-Pierre, engagée en première série. Après une accession manquée de peu la saison précédente, les seniors visaient la montée.

Mathis relut le passage.

— Tu vois ? On ne fait pas semblant.

— Personne ici ne dit ça, répondit Inès.

— Mais tu veux nous mettre parmi les autres.

— Parce que vous êtes parmi les autres. Ce n’est pas une punition.

Elle tourna la carte vers lui. Nemours-Saint-Pierre était placé dans le sud du département, ni au centre ni isolé. Les autres noms ne formaient pas une foule ennemie ; ils dessinaient un réseau.

— Si on mélange tout, poursuivit-elle, on se trompera encore dans les contacts. Et plus tard, pour comprendre un adversaire ou préparer un déplacement, cette carte devra servir.

L’adulte reparut.

— Les juniors ! Maintenant !

Antoine attrapa son sac.

— Mission réussie : on a empêché une enveloppe de jouer à notre place.

Mathis suivit les autres dehors, puis s’arrêta.

— Mets-le, dit-il à Inès.

— Le club ?

— Nemours-Saint-Pierre. À Saint-Pierre-lès-Nemours. Écris tout.

Inès attendit.

— Mais ne va pas me dire que parce qu’on est au sud, on compte moins.

— Je ne te le dirai pas.

— Parce que je ne le croirai pas.

Elle hocha la tête et nota le nom complet.

Quand Mathis rejoignit le terrain, les juniors avaient commencé à courir. À douze, il n’y avait pas beaucoup de place pour oublier quelqu’un. Il fallait appeler, couvrir, se replacer.

Au-delà du terrain, il y avait Meaux, Coulommiers, Lagny, Rugby Sud 77 et des routes qu’il ne connaissait pas encore.

Il ne savait pas quelle équipe serait en face le dimanche suivant.

Mais il savait qu’il ne voulait plus que personne confonde son club avec un autre.

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