Les murs du terrain creux
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Chapter 4

Le premier jour du cimetière du Nord

Les années suivantes ne se fondirent pas en un seul souvenir. Le chantier avançait par morceaux.

À mesure que la Ville réunissait des terrains voisins, l’emprise du futur cimetière changeait. Une clôture cessait de marquer une limite. Un sentier de travail devenait une allée. Les hommes qui portaient les pierres faisaient d’abord de longs détours, puis trouvaient une rampe plus régulière. Un creux devenait une plateforme. Là où la pente coupait le passage, un escalier ou un mur retenait la terre.

La rampe provisoire conçue après les pluies était devenue un parcours durable. Farid reprenait souvent ses feuilles. Il y ajoutait les nouveaux niveaux, les allées, les escaliers et les anciennes limites. Martin l’aidait encore, mais sans la même humeur.

Il acceptait qu’un relevé garde la trace d’un chemin disparu. Il n’acceptait pas que cette trace excuse la disparition de ce qui restait du Champ de Repos.

— Un trait sur du papier ne remplace pas une pierre, disait-il.

Farid ne discutait plus. Il notait la pierre, son alignement et sa place dans l’ancien enclos, puis refermait son carnet.

Jeanne avait gardé son travail. La reprise du mur ne l’avait pas fait renvoyer, mais le chef ne lui promettait plus de place fixe quand les grands ouvrages seraient finis. On l’appelait lorsqu’une section demandait de l’attention ; elle était payée pour les jours travaillés, rien de plus.

Cela lui convenait mal. Mais c’était mieux que de dépendre de la patience de sa famille.

À la fin de 1824, le cimetière du Nord avait pris sa forme générale. Jeanne monta un matin sur une plateforme avec Farid. Le froid avait durci les terres remuées. Les plantations étaient jeunes et maigres. Entre les murs, il restait beaucoup de sol nu. Quelques monuments se dressaient déjà, mais le lieu semblait neuf, presque sévère.

En bas, des ouvriers dégageaient une allée. Plus haut, un escalier reliait deux niveaux. Les murs de soutènement tenaient les pentes en place.

— Tu regardes toujours le même mur, dit Farid.

— Non. Je regarde s’il a changé.

— Il n’a pas changé depuis des mois.

— C’est ce que je lui demande.

Farid sourit et ouvrit son carnet.

— Les dernières limites sont reportées. Les chemins aussi.

— Et les vieux repères ?

— Tous ceux que Martin a voulu me montrer.

Jeanne regarda les lignes serrées.

— Il t’en a montré assez ?

— Beaucoup. Ce n’est pas pareil.

Trois jours avant l’ouverture, des employés et des représentants des services parcoururent le site. Ce n’était pas une cérémonie, seulement un essai. Ils vérifiaient les passages, les espaces d’arrêt et les accès aux différentes plateformes.

Jeanne les suivit de loin avec Farid et Martin.

Le groupe monta sans peine par la rampe. Puis il arriva près d’une ancienne limite du Champ de Repos : un court mur bas et une pierre plus haute resserraient le passage entre l’allée et le soutènement. Deux hommes passèrent. Les suivants durent s’arrêter, et ceux qui venaient derrière s’accumulèrent au bas de la pente.

Un responsable se retourna, contrarié.

— Faites avancer les derniers.

— Ils ne peuvent pas, dit Jeanne.

— Ils peuvent attendre.

— Où ? Sur la rampe ? Dans le passage ?

Elle montra l’espace étroit. Une famille venue avec un cercueil, des voisins ou des enfants ne pourrait pas s’y tenir sans se séparer. Le projet prévoyait des lieux où le public pouvait circuler et se rassembler. Ici, le terrain reprenait ce qu’on croyait avoir gagné.

Le responsable regarda la pierre.

— Cette limite sert encore à quelque chose ?

Martin répondit avant Jeanne.

— Elle dit où commençait l’ancien enclos.

— Elle empêche surtout le passage, dit Jeanne.

Martin se tourna vers elle.

— Elle était là avant tes murs.

— Et avant mon oncle aussi. Cela ne suffit pas à la rendre utile aujourd’hui.

Le responsable consulta Farid.

— Peut-on contourner ?

Farid observa la pente, puis son relevé.

— Pas sans réduire l’allée plus bas. Il faudrait reprendre davantage que cette section.

— Nous n’avons pas le temps de refaire tout le parcours. L’ouverture est dans trois jours.

Il posa la main sur la pierre.

— Soit nous laissons ainsi, soit nous déplaçons cette limite sur une courte longueur. Pas davantage.

Jeanne sentit Martin se fermer. Depuis des années, il avait vu disparaître des passages, des bordures, des habitudes. Il avait donné leurs noms à Farid, mais n’avait jamais consenti à les voir partir sous ses yeux.

— On peut garder la pierre ailleurs, dit Jeanne plus doucement. Et Farid a l’alignement.

— Dans son carnet, répondit Martin.

— Dans son carnet, et dans ta mémoire. Mais si elle reste ici, les familles devront attendre en bas comme autrefois.

Martin regarda la rampe. Les employés s’y tenaient mal, serrés les uns contre les autres. Il se tut un moment.

Puis il posa son bâton contre l’ancienne limite.

— Cette pierre marquait le bord du Champ de Repos, dit-il. Pas le bord de tous les temps.

Il regarda Farid.

— Tu l’as bien notée ?

— Oui.

— Alors note aussi qu’elle est déplacée pour laisser passer les vivants.

Farid baissa les yeux sur son carnet.

— Je l’écrirai ainsi.

Le responsable donna son accord. Il ne promettait ni hommes supplémentaires ni reprise étendue. Jeanne n’avait que le temps avant l’ouverture, une courte section à dégager et quelques bras pris sur les dernières finitions.

Elle travailla avec eux jusqu’à la veille du premier jour. On retira la partie qui étranglait l’allée, on déplaça la pierre hors du passage et on régularisa le bord. Ce n’était pas un grand ouvrage. Pourtant, Jeanne surveilla chaque geste comme elle l’aurait fait pour un mur important.

Quand l’espace fut libre, Martin resta devant l’ancien alignement, visible seulement sur le relevé de Farid.

— Tu as raison sur une chose, dit-il à Jeanne.

— Une seule ?

— N’en profite pas.

Elle attendit.

— Le Champ de Repos n’était pas fait pour cela. Il était trop petit, déjà quand je le gardais.

— Le cimetière du Nord n’est pas le Champ de Repos, dit Jeanne.

— Non. Mais il ne l’efface pas tout à fait.

Le 1er janvier 1825, le cimetière du Nord ouvrit.

Le matin était pâle et froid. Les arbres ne donnaient presque pas d’ombre. Les murs retenaient les pentes, les allées suivaient les niveaux et les rampes évitaient les montées trop brusques. Rien n’avait encore l’ampleur monumentale que les années ajouteraient au lieu.

Jeanne se plaça près de la rampe. Une première famille arriva, hésita devant la montée, puis s’engagea sur le chemin. Les personnes âgées ne restèrent pas en bas. Les autres ne furent pas obligées de les abandonner pour atteindre la plateforme. Elles montèrent ensemble et trouvèrent assez de place pour se tenir les unes près des autres.

Jeanne ne ressentit pas de triomphe. Seulement un relâchement dans ses épaules.

— Le passage tient, dit Farid.

— Les gens aussi, répondit-elle.

Martin regarda la plateforme, les jeunes plantations et les murs neufs.

— Ce lieu continuera autrement, dit-il.

Jeanne baissa les yeux vers la terre claire près du soutènement. Une trace blanche y restait mêlée, souvenir du gypse dont on faisait le plâtre.

Le terrain n’avait pas été vaincu. Il avait fallu le contenir, le relier, lui donner des niveaux et des chemins. Pour les morts, pensa Jeanne. Mais d’abord pour que les vivants puissent les accompagner.

En 1825, le cimetière se trouvait encore sur le territoire de Montmartre, hors de Paris au sens administratif. Montmartre ne fut annexé à la capitale qu’en 1860. Avec le temps, le cimetière se planta, se couvrit de monuments et fut entouré par la ville. Ses murs de soutènement gardèrent la mémoire du relief de carrière et de ses pentes.

Finished

Les murs du terrain creux

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