Chapter 3
Ce que la pente reprend
La pluie dura trois jours.
Elle ne tomba pas avec violence. Elle s’installa, alourdit les terres déplacées, remplit les empreintes et descendit de la partie haute vers le mur neuf. Au matin du quatrième jour, Jeanne vit la terre pousser contre la maçonnerie.
Au-dessus de la plateforme, une fissure courait dans le sol humide. Entre deux assises du mur, une ligne sombre s’était ouverte.
— Ne montez pas, dit-elle aux porteurs.
Le chef de chantier arriva, les bottes couvertes de boue. Il regarda la fissure, puis le mur.
— Ce n’est pas le mur qui tombe.
— Pas encore.
— La partie haute peut attendre. Nous avons d’autres sections.
Jeanne montra le passage direct, réduit à une bande glissante entre le bord de la plateforme et les tas de terre.
— Celui-là ne peut plus servir.
— Vous avez une preuve ?
— Regardez vos pieds.
Le chef posa le talon. La terre céda un peu sous lui. Il retira sa botte avec mauvaise grâce.
— Fermez le passage, si vous voulez. Mais ne bloquez pas les hommes toute la semaine pour une inquiétude.
Il repartit.
Jeanne resta devant le mur. Elle était payée pour faire avancer la section. Si elle demandait une reprise, le retard lui resterait attaché. Les travaux changeaient avec les limites nouvelles et les parcelles acquises ; une journée perdue pouvait coûter une place.
Farid arriva, ses feuilles sous son manteau.
— J’ai vu le passage fermé.
— Alors regardez ce qui l’a fermé.
Il s’accroupit près de la fissure, prit des mesures, compara la hauteur du mur à celle de la plateforme, puis déplia son relevé sur une pierre sèche.
— La différence de niveau est plus forte que je l’avais indiqué.
— Elle l’était déjà quand vous avez dessiné.
— Oui.
Son crayon suivit la ligne du terrain et s’arrêta au creux que le remblai masquait depuis les premiers travaux.
— Sur la feuille, la pente paraît régulière. Ici, elle descend davantage, puis remonte sous la terre rapportée. Je n’ai pas assez marqué la rupture.
— Le mur la marque très bien.
Farid serra les lèvres.
— Si je transmets cela, le bureau verra mon erreur.
— Il verra surtout ce qu’il faut reprendre.
Il releva les yeux.
— Vous êtes généreuse, ce matin.
— Non. Je préfère un homme vexé à un mur qui bouge.
Il eut presque un sourire, ajouta les mesures dans la marge et rédigea une note pour le service compétent.
Jeanne fit fermer le passage. Les matériaux durent passer par le bas, sur un détour plus long. Les porteurs pestaient ; les roues s’enfonçaient dans la boue.
Le chef revint avant midi.
— Vous ralentissez tout le chantier.
— Je ralentis cette section.
— Pour retirer de la terre que vous avez fait monter.
— Pour empêcher cette terre de forcer le mur.
— Vous n’avez pas reçu l’ordre de refaire l’ouvrage.
Jeanne essuya ses mains sur son tablier.
— Je demande qu’on retire ce qui pousse, qu’on corrige le niveau et qu’on ne fasse pas passer les hommes au-dessus.
— Si la dépense augmente, votre nom ne sera pas le premier cité pour les économies.
Elle pensa à son loyer et aux semaines où il fallait accepter n’importe quel travail pour ne pas demander d’aide à sa famille.
— Alors citez-le pour avoir refusé d’envoyer des gens sur une pente qui cède.
Le chef souffla par le nez.
— Vous avez votre note. Attendez la réponse.
— La pluie n’attendra pas.
Mais il était déjà parti.
Jeanne se tourna vers Farid.
— Il nous faut un chemin de remplacement avant ce soir.
— Le chemin du mur bas contourne le creux, dit Farid. Mais il n’atteint pas directement la plateforme.
— Il faut atteindre le niveau supérieur, pas répéter l’ancien trajet.
Martin les rejoignit, son bâton enfoncé dans la boue. Il avait entendu les voix.
— Vous voulez faire passer les charges par là ? demanda-t-il en désignant le talus derrière l’ancien enclos.
— Par où, sinon ? répondit Jeanne. Le passage direct est fermé.
Martin regarda la pente.
— Derrière le talus, il y avait une sente. Elle ne menait pas vite, mais évitait le creux. Les familles la prenaient quand le chemin principal devenait mauvais.
— Elle rejoint où ? demanda Farid.
— Près de l’ancien portail.
— C’est trop loin pour les pierres, dit Jeanne.
— Pas si vous coupez après le mur bas. Il y a un replat, assez large pour tourner.
Farid posa sa feuille contre son genou.
— Vous ne me l’aviez pas montré.
— Tu ne me l’avais pas demandé ce matin.
— Je vous le demande maintenant.
Martin indiqua le passage avec son bâton. Farid nota les pentes. Jeanne marcha jusqu’au replat, glissa une fois, se rattrapa à une touffe d’herbe et observa le terrain.
Ce n’était pas un bon chemin, ni même un chemin de chantier. Mais il contournait le point où la terre pesait sur le mur et rejoignait la hauteur par une pente moins brutale.
— On peut y faire passer les hommes à vide, dit-elle. Les charges légères suivront. Pour les pierres, on gardera le détour par le bas jusqu’à ce que la rampe soit prête.
— Une rampe ? demanda Farid.
— Provisoire. Ici. Pas sur le vieux passage.
Martin se raidit.
— Vous allez couper la sente.
— Non. Nous allons l’employer pour comprendre où le terrain laisse passer les gens. Ensuite, il faudra un parcours plus sûr.
Le Champ de Repos était trop étroit pour cet afflux de pas. Depuis le début des années 1810, il ne recevait plus de nouvelles inhumations. Le projet du cimetière de Montmartre devait offrir des tombes, mais aussi permettre aux familles, aux ouvriers et aux cortèges de circuler sur un sol difficile.
Paris avait prévu, en 1801, trois grands cimetières extérieurs : à l’est, au sud et au nord. Le décret de 1804 confirma le principe de cimetières hors des villes, éloignés des habitations. Pourtant, ces décisions ne rendaient pas une pente praticable. Il fallait des niveaux, des murs et des passages.
Martin posa son bâton sur le replat.
— Le petit enclos n’avait pas de place pour laisser passer grand monde. On se serrait. On attendait. On fatiguait vite.
— Alors il faudra un endroit où l’on puisse s’arrêter sans bloquer le passage, dit Jeanne.
— Tu parles déjà comme si tout cela était fait.
— Je parle comme si nous devions le faire avant la prochaine pluie.
Dans l’après-midi, la réponse du service arriva : la section devait être reprise et le niveau corrigé. Farid ne demanda pas qui avait lu sa note. Jeanne non plus. L’important était que personne ne puisse prétendre que le creux n’existait pas.
On retira la terre appuyée contre le mur. La plateforme perdit de sa largeur, mais le mur respira. Les ouvriers dégagèrent le replat indiqué par Martin. Jeanne fit tracer une rampe de terre provisoire, assez large pour contourner le creux et rejoindre le niveau supérieur.
— Une rampe, dit un porteur, c’est un escalier qui n’a pas eu le courage de devenir raide.
— Tant mieux, répondit Jeanne. Toi non plus, tu ne seras pas raide ce soir.
Quelques rires passèrent dans l’équipe, puis les pelles reprirent.
Farid réserva sur son relevé l’emplacement d’une future allée et celui d’un escalier. Rien n’était achevé. La rampe restait molle par endroits et les terres fraîches demandaient encore à être surveillées. Pourtant, les deux niveaux étaient de nouveau reliés sans forcer le passage fermé.
Au soir, Martin vint voir la section reprise. Il posa la main sur le mur encore humide.
— Tu crois qu’on va effacer le Champ de Repos ?
Jeanne regarda la sente derrière le talus.
— On en effacera des formes. Pas ce qu’elles nous apprennent.
Farid replia son relevé.
— Montrez-moi les autres passages, dit-il à Martin. Ceux qui disent où l’on pouvait marcher, attendre, tourner.
Martin hésita, puis prit son bâton.
— Il y en a un près de l’ancien portail. Et un autre derrière les terres hautes. Mais cette fois, vous viendrez avec de bonnes chaussures.
Jeanne observa la rampe qui suivait la pente au lieu de la défier. Le chantier avait perdu plusieurs jours de travail visible. Pourtant, le terrain était devenu plus lisible.
La pente n’avait pas cédé.
Elle avait obligé chacun à choisir où poser les pas.
