Chapter 2
Les lignes et les terres
Farid revint le lendemain avec une corde, une feuille neuve et des piquets courts. Jeanne prit la corde sans le remercier.
— Tenez-la ici.
— La corde ?
— Votre ligne.
Il planta un piquet au bord de la pente. Jeanne descendit, enfonça le second dans une terre friable et tendit la corde. Puis elle le fit déplacer plus bas. Encore.
Chaque fois, la ligne semblait juste jusqu’à ce que le sol la contredise : un creux sous l’herbe, une terre trop souple, une pente qui changeait sans prévenir.
Farid nota les écarts.
— Sur mon relevé, la différence est moindre.
— Votre relevé n’a pas reçu la pluie sur le dos.
— Il ne prétend pas sentir.
— Alors ne lui demandez pas de décider à la place du terrain.
Il ne défendit pas son premier tracé. Jeanne le remarqua. Il regardait la pente avec moins d’assurance, mais plus d’attention.
Dans les semaines suivantes, les limites du chantier changèrent plusieurs fois. La Ville réunissait peu à peu des parcelles voisines. Des hommes arrivaient avec des papiers, examinaient les bornes, discutaient, puis repartaient. Quelques jours plus tard, Farid recevait de nouvelles consignes et devait reprendre une ligne.
L’emprise du futur cimetière s’élargissait sans devenir plus simple.
Des passages traversaient les terrains acquis. Certains longeaient des murs bas, d’autres contournaient des talus ou rejoignaient le haut de la butte. Les riverains les empruntaient depuis longtemps. Personne ne semblait savoir qui les avait ouverts.
Farid chercha Martin.
— Celui-ci menait où ?
Martin suivit du regard la sente étroite.
— En haut, mais pas droit. Il fallait éviter le creux.
— Pourquoi le relevé précédent le fait-il passer près de la pente ?
— Parce que celui qui l’a dessiné ne portait pas de seaux.
Farid baissa les yeux vers sa feuille.
— Vous pouvez me montrer les autres chemins ?
Martin hésita. Les relever, c’était aussi aider à les faire disparaître. Pourtant, il prit son bâton.
— Venez. Mais ne dites pas que je vous donne le droit de tout changer.
— Je ne donne pas les droits, répondit Farid. Je note ce qui existe.
— Et d’autres décident ce qui reste.
— Oui.
Pendant ce temps, Jeanne travaillait sur sa section. Il fallait déplacer la terre, dégager un niveau utilisable et retenir ce qui descendait vers le creux. Trois ouvriers l’aidaient, ainsi qu’une jeune veuve venue gagner sa journée.
On retirait la terre du haut, on la transportait plus loin, on égalisait ce qui pouvait l’être. Le terrain ne devenait pas plat. Il fallait former des niveaux assez stables pour être reliés plus tard.
Jeanne surveillait le bord inférieur de la future plateforme.
— Ne remplissez pas ce creux, dit-elle à un ouvrier avec sa brouette. Pas encore.
— On manque de terre là-haut.
— Ce n’est pas une raison pour fabriquer un sol avec du vide dessous.
L’homme souffla, mais détourna la brouette.
Jeanne savait que le retard se verrait avant la prudence. Une plateforme vite remplie aurait belle allure quelques jours. Ensuite, la terre pousserait, glisserait ou se tasserait. Elle demanda qu’on commence le mur de soutènement avant de charger le niveau supérieur.
Le mur monta lentement. Pierre après pierre, il retenait la pente au lieu de faire semblant de l’effacer.
Un matin, Farid arriva avec un homme mince, en manteau sombre malgré la poussière. Il portait un portefeuille sous le bras.
— Monsieur Godde, dit Farid.
Étienne-Hippolyte Godde salua Jeanne et Martin. Architecte de la Ville, il avait relevé l’ancien Champ de Repos et participé aux premières études d’agrandissement. Jeanne connaissait son nom par les feuilles qui circulaient sur le chantier. Elle s’était imaginé un homme venu défendre un dessin contre la terre.
Il regarda le mur, les piquets et la corde.
— Cette limite vient-elle du relevé de l’ancien enclos ?
— En partie, répondit Farid. J’ai ajouté les passages que monsieur Vautrin m’a montrés.
Martin redressa les épaules.
— Ce ne sont pas des décorations de marge.
— Non, dit Godde. Ce sont des chemins qui ont servi.
Il ouvrit son portefeuille. Sur une grande feuille, les contours de l’ancien Champ de Repos étaient plus nets que le terrain. Godde s’accroupit près de la plateforme.
— Où l’eau reste-t-elle après la pluie ?
Jeanne montra le creux.
— Ici. Et là, sous la terre rapportée. Si on suit la ligne prévue, on charge le mauvais endroit.
— Les matériaux arrivent par où ?
— Par le bas. Les hommes contournent le talus pour monter.
Martin ajouta :
— Le chemin du mur bas évitait ce creux. Il est plus long, mais il tient mieux.
Godde se tourna vers Farid.
— Ajoutez le changement de pente, le passage et le creux au relevé. Faites une copie pour le bureau des études.
Farid hésita.
— Avec une demande de vérification ?
— Oui. Avant qu’on fixe ici une circulation définitive.
Godde ne choisit ni le tracé complet ni la manière de bâtir le mur. Mais la difficulté allait quitter l’échange entre une maçonne et un aide-géomètre. Elle serait portée sur une feuille, transmise et examinée par les services qui suivaient l’agrandissement.
Jeanne sentit sa colère se calmer. Elle n’avait pas besoin qu’un homme important lui donne raison. Elle avait besoin que le creux cesse d’être invisible.
Après le départ de Godde, Farid resta près du mur avec son carnet.
— Vous avez entendu ? demanda Jeanne.
— J’ai surtout entendu ce que je dois écrire.
— C’est déjà beaucoup.
Plus tard, Martin le trouva penché sur sa feuille.
— Vous le supprimez, dit-il en désignant un ancien passage.
— Je le reporte.
— Sur le papier. Dans la terre, il disparaîtra.
Farid posa la feuille sur une pierre plate. Il avait dessiné le chemin, ses détours et la pente qu’il évitait.
— J’ai déplacé la ligne prévue. Elle montait trop brusquement. Votre chemin montre qu’on peut atteindre la partie haute autrement.
Martin relut le dessin.
— Vous avez écrit son nom ?
— Je ne le connais pas.
— Les gens l’appelaient le chemin du mur bas.
Farid ajouta les mots dans la marge.
— Maintenant, quelqu’un saura au moins qu’il était là.
Le mur avança encore. Derrière lui, la première plateforme se dessina, étroite entre les terres fraîches et les tas de pierres. Rien ne ressemblait encore à un cimetière. Pourtant, le niveau tenait.
Le jour où les maçons achevèrent une longueur suffisante du mur, Jeanne comprit que le passage provisoire vers le haut avait disparu. La plateforme coupait l’accès direct.
Farid observa la pente.
— Il faut passer par l’autre côté.
— L’autre côté est plus long.
— Moins raide.
— Les hommes porteront les pierres deux fois plus loin.
Il regarda le mur, puis le creux.
— Il fallait choisir entre le passage et la plateforme.
Jeanne posa la main sur la maçonnerie fraîche.
— Non. Il fallait choisir l’ordre. D’abord retenir la terre. Ensuite trouver le chemin.
Martin les attendait près du talus.
— Tu l’as condamné, dit-il.
— Je l’ai fermé. Ce n’est pas encore remplacé.
— Voilà au moins une phrase honnête.
Jeanne regarda le chemin du mur bas, que Farid venait de noter.
— Si nous gardons tous les passages, nous ne construirons rien. Si nous les effaçons sans les comprendre, nous ferons passer les gens n’importe où.
Martin suivit Farid du regard.
— Il a gardé la trace.
— Aidez-le à en garder d’autres.
Le vieil homme resta immobile, puis appela :
— Farid ! Il y en a un derrière l’ancien talus. Vous ne le trouverez pas avec vos lignes.
Farid replia son carnet et le rejoignit.
Jeanne retourna vers le mur. La plateforme n’était qu’un début. Il restait des terres à contenir, des niveaux à relier, des rampes et des escaliers à préparer. Mais la pente n’était plus seulement un obstacle.
Elle obligeait chacun à apprendre où poser les pas.
