Chapter 1
Le terrain qui n’était pas vide
En 1818, Jeanne Vautrin descendit de la voiture de louage avant la barrière et regarda la butte Montmartre.
Elle s’attendait à voir quelques piquets et des hommes mesurant l’emplacement d’un futur cimetière. Elle avait imaginé un chantier simple : des murs, des fondations, un salaire régulier.
Le terrain était tout autre.
La pente descendait, remontait, puis s’arrêtait dans des creux où l’eau avait laissé des traces sombres. Des talus bordaient d’anciens passages. Sous l’herbe et la terre grise, Jeanne aperçut des morceaux de gypse, la roche dont on faisait le plâtre. Les carrières avaient creusé le sous-sol et déformé la butte.
Elle posa son sac près d’un muret.
— On m’avait parlé d’un terrain.
— C’en est un, répondit Martin derrière elle. Mais il a déjà servi.
Son oncle tenait un bâton dont il se servait surtout pour désigner les endroits à éviter. Il avait surveillé le Champ de Repos, le petit enclos funéraire ouvert en 1798 dans une ancienne carrière.
— Ici, les charrettes glissaient quand il pleuvait. Là, on mettait les pieds dans l’eau. Plus bas, la terre cédait si on la chargeait trop.
Jeanne observa le creux.
— Rien n’est droit.
— Non. À part les gens qui dessinent d’ici sans venir.
Elle sourit.
Martin la conduisit vers une enceinte basse. Derrière le mur, les tombes étaient serrées. Les passages étaient si étroits qu’il fallait tourner les épaules pour avancer.
— Le Champ de Repos, dit-il. Un peu plus d’un hectare. Il a remplacé le cimetière Saint-Roch de la Barrière Blanche.
— Et maintenant, il faut le remplacer à son tour ?
Martin regarda les croix et les dalles enfoncées dans la terre.
— Il ne reçoit plus de nouvelles inhumations depuis le début des années 1810. Trop plein. On discute encore de l’année exacte, comme si cela changeait ce que j’ai vu.
— Qu’as-tu vu ?
— Des familles qui cherchaient une tombe et en trouvaient une autre devant. Des allées trop étroites. Des jours où l’on ne savait plus où faire passer les gens.
Le nouvel emplacement devait être plus vaste. Il restait proche de Paris, assez proche pour les familles, mais se trouvait encore hors de la ville, sur le territoire de Montmartre. Les autorités voulaient éloigner les sépultures des quartiers trop chargés sans les rendre inaccessibles.
— On a besoin de place, dit Martin. Mais ce qui existe ici ne doit pas disparaître comme une mauvaise herbe.
Des pas approchèrent. Une femme arrivait avec deux enfants et un vieil homme qui serrait son chapeau contre sa poitrine.
— Monsieur Vautrin ? On m’a dit que vous pourriez nous aider. Mon père est enterré ici. Enfin… c’est ce que porte le registre. La rangée du fond, près d’un mur.
La voix de Martin devint calme.
— Son nom ?
Elle le lui donna. Il réfléchit, puis les conduisit dans l’enclos.
Jeanne les suivit. Une pierre débordait sur l’allée. Plus loin, une dalle était de biais. Le vieil homme trébucha contre son bord.
— Doucement, dit Jeanne. Passez par ici.
Au fond, Martin s’arrêta devant une dalle presque couverte de terre.
— C’est celle-ci, je crois.
La femme s’agenouilla, mais le mur l’empêchait de se placer près de la pierre. Jeanne écarta une motte de terre sèche de la chaussure et poussa avec précaution une petite pierre qui obstruait le passage.
— Voilà. Vous aurez un peu plus de place.
La femme passa la main sur le nom à demi effacé.
— C’est bien lui.
Les enfants restèrent silencieux. Le vieil homme ôta son chapeau.
Quand la famille repartit, Martin regarda Jeanne.
— Tu vois ? Ils ne viennent pas pour de grandes allées.
— Non. Ils viennent pour une tombe. Mais ils doivent pouvoir l’atteindre sans tomber sur celle du voisin.
Martin ne contesta pas.
Un jeune homme arriva par le chemin. Il portait une boîte de bois, des feuilles roulées et une canne de mesure. Ses bottes étaient propres, ce qui parut à Jeanne un mauvais commencement.
— Monsieur Vautrin ? Je cherche la section indiquée sur ma note.
— Vous l’avez trouvée, répondit Martin. Elle n’a pas fini de vous chercher.
Le jeune homme salua.
— Farid Benali. Aide-géomètre.
— Jeanne Vautrin. Maçonne.
Farid déroula un relevé sur une pierre plate. Le dessin donnait au terrain des limites régulières qu’il n’avait pas sous leurs pieds.
— La Ville réunit peu à peu des terrains voisins, expliqua-t-il. Le futur cimetière du Nord dépassera l’ancien enclos. Je relève les pentes, les chemins et les limites des parcelles.
Martin se pencha sur la feuille.
— Et les gens qui passent ici ?
— Certains passages seront modifiés. Je ne sais pas encore lesquels resteront.
Farid montra une ligne.
— Ce parcours doit rejoindre la partie haute et contourner la zone basse.
Jeanne posa un doigt sur le papier.
— Il ne contourne pas. Il coupe le creux.
Farid regarda le dessin, puis le terrain.
— D’après les mesures, la pente reste possible.
— Possible pour qui ? Pour une ligne d’encre ?
Il suivit des yeux la descente et la terre remuée au fond.
— Je peux reprendre la mesure. Mais ce tracé correspond à une limite déjà étudiée. Je ne décide pas seul de le déplacer.
— Tant mieux. Ce serait beaucoup de pouvoir pour quelqu’un qui n’a pas encore sali ses bottes.
Martin eut un petit rire.
Farid ne se fâcha pas. Il planta sa canne près du creux. Elle entra plus profondément qu’il ne l’avait prévu. Il la retira et observa la pointe humide.
— Le sol a gardé l’eau. Je ne l’avais pas noté.
— Maintenant, tu l’as, répondit Martin. Après une pluie, on ne passe pas au même endroit.
Farid sortit son carnet.
— Vous connaissez les anciens passages ?
— Je les ai vus servir. Ce n’est pas pareil que les connaître sur une feuille.
— Justement, dit Farid, il me faudrait les deux.
Jeanne regarda l’aide-géomètre. Il parlait avec précision, sans assurance inutile.
— La Ville veut des terrassements et des murs, reprit-il. Il faudra contenir les terres avant de faire circuler les gens. Les ouvriers sont attendus demain.
Jeanne revint vers la pente. Le creux semblait calme, mais une terre chargée trop vite finissait par bouger.
Elle avait besoin de travail. Depuis la mort de son mari, elle refusait de vivre des services rendus avec pitié. Pourtant, elle ne voulait pas de salaire gagné sur un ouvrage mal fait.
— Je prends cette section, dit-elle.
Martin tourna la tête.
— Celle qui descend ?
— Celle-là.
Farid consulta ses feuilles.
— Ce n’est pas la plus simple.
— C’est pour cela qu’elle attend encore.
Il replia son relevé.
— Je peux demander une corde et des piquets. Nous vérifierons où la pente change.
— Demandez-les. Et revenez avec votre carnet.
— Pour noter vos corrections ?
Jeanne posa son sac au bord du creux. Sous sa semelle, la terre céda légèrement avant de se tasser.
— Pour noter ce que le terrain vous laisse faire.
Martin regarda la pente, le Champ de Repos et les parcelles voisines qui devaient être réunies.
Le futur cimetière ne partirait pas d’une terre vide. Il faudrait compter avec les carrières, les anciens chemins, les tombes déjà là et les vivants qui viendraient encore les chercher.
Jeanne retroussa ses manches.
— Demain, dit-elle, on commencera par regarder ce qui tient. Après seulement, on bâtira dessus.
