Le village sans panneau
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Chapter 1

L’endroit qu’il faut chercher

Le premier panneau manquant se trouvait exactement là où Clara Valette s’attendait à le voir.

Elle ne le vit pas.

Le brouillard descendait sur la côte. Depuis San Francisco, elle roulait depuis presque une heure, bien plus que les quarante minutes annoncées par son rédacteur.

— Quarante minutes si tout va bien, avait-il dit. Et si ça va mal, c’est meilleur pour la radio.

Son émission locale avait besoin d’un sujet de six minutes : une ouverture, des voix, des sons de route, une question simple. Clara avait accepté parce qu’elle manquait de contrats depuis deux mois. Et parce que l’histoire semblait facile : à Bolinas, des habitants enlevaient les panneaux.

À l’embranchement de Highway 1 et de Bolinas–Fairfax Road, elle ralentit trop tard. Une voiture klaxonna. Clara continua, puis aperçut dans son rétroviseur une petite route perdue dans la brume.

Elle fit demi-tour.

Aucun panneau n’indiquait BOLINAS. Ni flèche, ni plaque provisoire. Seulement la chaussée humide, des buissons secoués par le vent et un panneau d’avertissement trop loin pour être lu.

Elle alluma son enregistreur.

— Prise deux. Je viens de manquer la route de Bolinas. Ce qui prouve que—

Elle s’arrêta. La phrase avait le ton satisfait de quelqu’un venu chercher une curiosité. Elle l’effaça.

L’absence du panneau obligeait les visiteurs à ralentir, à consulter une carte ou à demander leur chemin. Ce n’était pas encore une explication. C’était un fait.

Bolinas apparut peu à peu : maisons basses derrière des haies, fils électriques, odeur d’algues et de bois mouillé. Plus loin, la lagune s’étendait sous un ciel pâle. Des oiseaux fouillaient la vase. Un phoque leva la tête avant de replonger.

Clara se gara près des bureaux du Bolinas Community Public Utility District. Le district gérait notamment l’eau et l’assainissement. Dans une communauté non incorporée comme Bolinas, sans mairie classique, ce n’était pas un simple bureau administratif.

Une femme sortit avec une chemise cartonnée sous le bras. Ses cheveux noirs étaient striés de gris.

— Mara Ortiz ?

— Ça dépend.

— Clara Valette. Je prépare un sujet pour une radio de San Francisco.

Mara regarda l’enregistreur.

— Je m’en doutais.

— Sur les panneaux disparus.

— C’est une phrase courte pour une affaire longue.

— Je voudrais savoir qui les enlève.

Mara posa sa chemise sur le capot d’une camionnette.

— Vous cherchez un fait ou une légende ?

— Un fait.

— Alors ne commencez pas par une identité que personne ne peut prouver.

— Des articles parlent d’habitants qui retirent les panneaux.

— Ils parlent aussi d’un village qui se cache. Vous êtes arrivée, pourtant.

— Après avoir manqué la route.

— La légende fait très bien son travail seule.

Elle ouvrit sa chemise, pleine de factures et de relevés.

— Pourquoi ce panneau vous intéresse-t-il ?

Clara avait préparé des questions sur les hippies, les surfeurs et les plaisantins locaux. Elles lui parurent soudain faibles.

— Parce qu’il a disparu. Et parce que cela semble s’être produit souvent.

— Voilà une question moins mauvaise. Mais je ne sais pas qui l’a fait. Je ne connais personne qui puisse le dire honnêtement.

— Vous avez une idée ?

— Plusieurs. Elles ne vont pas ensemble. C’est le problème des villages.

Mara reprit sa chemise.

— Voyez Rosa Bell aux archives. Ses documents sont moins amusants qu’un coupable, mais ils vous éviteront de raconter n’importe quoi.

Les archives occupaient une petite pièce derrière un ancien bâtiment commercial. Rosa Bell attendait Clara devant une table couverte de coupures, de cartes et de dossiers usés. Ancienne bibliothécaire, elle portait des lunettes au cordon bleu.

— Mara vous envoie pour les panneaux ?

— Pour les dates.

— C’est déjà une amélioration.

Rosa posa deux coupures côte à côte.

— Celle-ci dit qu’en octobre 1989, les trente-cinq panneaux installés pour signaler Bolinas avaient tous disparu. Celle-là, publiée cette année, parle de trente-six panneaux de Caltrans installés puis arrachés au fil du temps.

— Donc trente-six ?

— Non. Deux bilans différents. Ils ne comptent peut-être pas les mêmes remplacements. Écrivez plutôt : des dizaines de panneaux ont été remplacés puis retirés. Pas de total définitif. Pas d’auteur identifié.

Clara raya au moins trente-cinq dans son carnet.

— Ce n’est pas très spectaculaire.

— Les chiffres ne sont pas là pour vous divertir.

Rosa tira vers elle une carte ancienne de la côte. Clara y vit la lagune, la route et un point près de l’eau.

— Un quai ?

— L’ancien port. Après la ruée vers l’or, on expédiait d’ici du bois et des produits agricoles vers San Francisco.

L’idée d’ouverture de Clara — un village né dans les années soixante, puis caché par ses hippies — perdait son seul début pratique.

— Donc Bolinas a d’abord vécu tourné vers San Francisco.

— Entre autres. Les liens avec la baie ne commencent pas avec les journalistes, ni avec Haight-Ashbury.

Rosa ouvrit un dossier avec une photographie de bâtiments bas et un inventaire jauni.

— Les laiteries ont compté aussi. Des familles venues notamment de Suisse et du Portugal ont travaillé dans la région. Puis la côte est devenue un lieu de séjour et de camping.

— Si je mets tout ça dans six minutes, je perds le panneau.

— Alors ne mettez pas tout. Gardez ce qui corrige votre question.

Rosa sortit une copie d’un document sur le Rancho Las Baulines.

— Avant ces activités, les terres autour de la lagune sont passées par des concessions mexicaines. Gregorio Briones a reçu officiellement le rancho en 1846.

— Et avant les concessions ?

Rosa posa la main sur une zone colorée de la carte.

— Les Coast Miwok vivaient ici depuis des millénaires. Pêche, cueillette, chasse. Si vous dites que Bolinas a été créé par les hippies, vous effacez beaucoup de monde.

— Le nom vient des Coast Miwok ?

— Peut-être. Le National Park Service mentionne un possible nom coast miwok, Wauli-n. Il mentionne aussi une déformation possible de l’espagnol ballenas, les baleines. L’origine reste incertaine.

— Deux versions pour un seul mot.

— Comme pour les panneaux. Sauf qu’ici, personne ne prétend avoir vu quelqu’un arracher une étymologie dans la nuit.

Clara sourit.

— Chaque fois qu’on accuse un groupe, ajouta Rosa, demandez-vous qui disparaît de son récit.

Au café voisin, les groupes exclus changeaient selon la personne qui parlait. Un homme soutenait que les hippies avaient commencé. Une cliente répondit que les surfeurs n’avaient jamais eu besoin d’un panneau pour trouver la plage. Un troisième affirma que les vieux du village n’aimaient personne arrivé après eux.

Clara sortit son enregistreur.

— Vous accepteriez de le redire au micro ?

Le silence tomba. Tous regardèrent leurs tasses.

Elle rangea l’appareil. Une rumeur pouvait remplir une émission, mais aussi faire croire qu’une personne était accusée publiquement sans preuve. Elle n’allait pas fabriquer ce récit avec trois voix anonymes.

L’atelier d’Eli Watson se trouvait au bout d’une allée où séchaient des planches de surf. Eli réparait une planche jaune sous une lampe nue.

— Eli Watson ?

— Ça dépend.

Clara rit.

— Mara et Rosa m’ont dit de venir.

— Elles se sont débarrassées de vous en équipe.

— Vous accepteriez quelques questions ?

— Non.

Eli essuya ses mains et montra une planche contre le mur.

— Vous savez quand les surfeurs ont commencé à venir ici ?

— Dans les années soixante ?

— Voilà pourquoi je ne veux pas parler dans votre machine.

Il sortit une reproduction photographique. Un jeune homme glissait sur une longue planche dans une mer grise. La légende disait : John Parkin Jr., Bolinas, 1909.

— La plus ancienne photographie connue du surf à Bolinas. Bien avant les cheveux longs et les journalistes qui les cherchent.

Clara regarda l’image. Elle devait retirer les surfeurs de la case où elle les avait rangés avec les hippies.

— Je ne pensais pas que le surf était né avec les hippies.

— Vous les avez mis dans la même phrase. Dans un titre, ça suffit pour les confondre.

Il reprit sa planche.

— Les surfeurs étaient là. Après, il y a eu des artistes, des gens de la baie, des arrivants de toutes sortes. Certains travaillaient ensemble. D’autres se disputaient. Ne faites pas de nous une tribu avec des planches.

— Et les panneaux ?

— Je ne sais pas qui les retirait. J’ai entendu des noms. Aucun ne tient debout quand on demande une preuve.

— Vous pensez qu’ils voulaient moins de visiteurs ?

Eli haussa les épaules.

— Des gens peuvent vouloir la même chose pour des raisons différentes, sans approuver les mêmes gestes.

Le soir, Clara appela son rédacteur depuis un téléphone public. La vitre vibrait sous le vent.

— Le panneau a bien disparu, dit-elle. Mais je n’ai pas de coupable.

— J’ai besoin d’un sujet montable vendredi. Six minutes. Une ouverture, trois voix utilisables et une idée comprise avant le deuxième feu rouge.

— Je peux te donner l’absence du panneau, les chiffres contradictoires, les rumeurs qui se taisent dès qu’on sort un micro.

— Bonne matière, mais pas encore une histoire. Pourquoi les gens tiennent-ils autant à cette absence ?

Clara regarda ses notes : le quai, le rancho, la photographie de surf, les deux coupures incompatibles.

— C’est ce que je vais chercher.

— Tu as une semaine. Si tu reviens avec seulement du brouillard et des prudences, je ne pourrai pas défendre le sujet.

Derrière son irritation, Clara entendit une inquiétude réelle. Lui aussi devait remplir une case et convaincre la station.

— Je reste quelques jours, dit-elle.

— À Bolinas ? Tu as perdu la route pour y aller.

— Justement.

Elle raccrocha.

Sur son carnet, elle écrivit : des dizaines de panneaux ; chiffres différents ; auteurs inconnus. Puis elle ajouta : ne pas demander seulement qui manque. Demander ce que l’absence attire, empêche ou protège.

Derrière les maisons, la marée remontait dans la lagune. Bolinas existait sans le panneau qui aurait dû le désigner.

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